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"Lunettes noires et seins blancs", nouvelle inédite partagée par le romancier belge Xavier Deutsch après son passage à notre atelier littéraire

  Xavier Deutsch, romancier belge, auteur d'une trentaine d'ouvrages, a participé au rendez-vous littéraire de notre association en décembre. Ému et inspiré par sa rencontre avec le public déficient visuel, il nous partage une nouvelle inédite !

Lunettes noires et seins blancs

Amandine se dépêche. Elle sort de sa douche, se sèche rapidement, enroule un essuie sur ses cheveux et quitte la salle de bain en laissant la marque mouillée de ses pas sur le parquet du couloir. Elle s’en moque, ce n’est pas elle qui nettoie !
Dans sa chambre, elle ouvre sa penderie, fouille entre ses robes. La bleue est trop sage, la rouge est trop flashy. La blanche lui donne l’air d’une première communiante et elle finit par extirper une minijupe soyeuse, bariolée de vert et de bleu avec des motifs chamarrés. Puis un top blanc. Elle pose tout cela sur son lit, cherche des yeux le petit papier que le type lui a glissé dans la main

Elle se regarde. Elle a vingt ans, elle est belle. Elle sait qu’elle est belle, que son corps est parfait, qu’elle a des seins de rêve, des jambes divines, un ventre plat, des yeux de princesse italienne. Dans la glace elle se regarde, toute nue, avec l’essuie dans les cheveux qui lui donne l’apparence d’une courtisane ottomane à la sortie du hammam. Elle se sourit, elle passe un doigt sur son sexe épilé, sur son nombril, sur son sein droit, sur son épaule, sur ses lèvres. Amandine s’aime. Tout le monde l’aime aussi. Tout le monde la regarde. Elle apprécie beaucoup qu’on la regarde, elle y travaille.
Elle aime s’admirer mais il faut qu’elle se bouge, alors elle se détourne, à regret, de son image. Et fourre la main dans le tiroir de sa commode pour en sortir un string blanc qu’elle enfile doucement, en le faisant glisser le long de ses cuisses.

Où l’a-t-elle mis, ce papier ?

Elle s’empare d’un soutien-gorge mais elle hésite. Avec ? ou sans ? Elle ôte l’essuie qui retiennent ses cheveux et passe le top, puis se regarde : oui, ses tétons se dessinent sous l’étoffe. Elle sourit. C’est ce qu’elle cherche. Les seins nus sous le top, elle aime. Elle hésite encore. Vulgaire ? Elle peut se le permettre : elle fait un joli 85B tout ferme, tout frais. Mais quelle impression donne-t-elle ? Elle a envie de séduire, pas de passer pour ce qu’elle n’est pas. Elle se décide, elle ne portera pas de soutien, mais enfilera sa petite veste en jeans qui permettra de masquer, ou de dévoiler un peu, en fonction des circonstances. On verra bien. Puis la jupe. Elle se regarde encore.

Et retourne vivement dans la salle de bain pour se sécher les cheveux. Une touche de maquillage, un coup de mascara, un pinceau de blush, juste un rien, pour souligner. Elle est magnifique ! Ses cheveux bruns qui effleurent ses épaules, ses grands yeux marron si malicieux, ses dents parfaites au blanc de nacre…
Mais ce papier ! Où a-t-elle perdu ce papier ? Une idée la rejoint et elle fouille la poche du jeans qu’elle a jeté sur le fauteuil : le voilà, ce papier !

Comment il s’appelait, déjà, ce type ? Peu importe : il était beau comme un joueur de foot espagnol, sexy à tout casser, et ça suffit pour Amandine. Et quand, à la fin de la soirée, il lui a glissé ce bout de papier avec son numéro de portable, elle ne demandait pas d’en savoir davantage. Il avait dit : « Appelle-moi ? Mardi matin. Et on se retrouve où tu veux. »
On est mardi. Son Gsm dans une main, le papier dans l’autre, elle sourit et compose le numéro : 0479-39 5... C’est un quoi, là ? un 8 ou un 9 ? Elle continue, elle termine, et ressent une jolie chaleur dans son ventre en écoutant le signal. Une sonnerie, deux, trois… Puis une voix qui répond : « Oui, bonjour ? » Tiens, il n’a pas l’accent espagnol ! C’est une voix grave, très belle, adulte. Amandine ne se laisse pas dérouter et lance : « Saaaalut, c’est Amandine. Tu m’as donné ton numéro, samedi, à la soirée de Sophie. Et me voilà… »

Un silence, de l’autre côté. Puis la voix reprend les mêmes mots : « La soirée de Sophie. Oui. La soirée de Sophie. »
Amandine fronce les sourcils, comme s’il y avait quelque chose qui ne cadrait pas, mais il en faut plus pour qu’elle se décourage, et elle poursuit : « Hé ! Ne me dis pas que tu as donné ton numéro à sept filles différentes, sinon je t’arrache les yeux ! »

Elle entend le type rire, et répondre encore : « M’arracher les yeux ? Oh, ce serait sûrement très douloureux, et tout à fait inutile… Non non, c’est promis, je n’ai donné mon numéro à personne ! »
Amandine respire, sourit, mais le type reprend : « Je ne sais pas si je dois me sentir triste, ou joyeux. »
« Pourquoi ? » demande Amandine.

Et l’homme de dire, enfin : « Triste, parce qu’il y a visiblement une erreur. Je ne connais pas de Sophie, je ne me rends à aucune soirée, je ne donne pas mon numéro de Gsm, et sans doute vouliez-vous appeler une autre personne que moi. Mais joyeux, parce que je suis ravi de vous entendre, parce que vous avez une voix ravissante, parce que vous me faites sourire, et que vous venez apporter une étincelle dans ma journée. »

Amandine fait Oups ! Une erreur ! Trop bête ! Elle s’excuse, elle est désolée d’avoir dérangé le monsieur – qui répond avec gentillesse : « Vous ne m’avez pas dérangé, Mademoiselle. Je vous souhaite une belle journée. »
Qu’est-ce qu’Amandine peut dire ? Sur le moment, elle ne trouve rien, elle ajoute encore qu’elle est désolée, puis elle appuie sur off. Elle respire un coup, regarde son papier : c’était donc un 8, pas un 9. Voilà ce qui arrive quand on écrit à toute vitesse… Elle compose à nouveau le numéro, en prenant garde à ne pas se tromper. Tombe sur une boîte vocale. Laisse un message tout simple : « Ouais, c’est Amandine. Tu m’as donné ton numéro à la soirée de Sophie. Tu te souviens ? Rappelle-moi. Ciao. »
Puis elle se regarde à nouveau dans la glace. Elle se trouve belle, un peu conne aussi. S’être dépêchée, apprêtée, pour rien ! Qu’est-ce qu’elle va faire de sa matinée ? Elle a envie d’appeler son frère, juste pour passer le temps, ou de sortir acheter quelque chose, n’importe quoi. Pour remplir le matin perdu. Elle retire sa minijupe, enfile un jeans, sa petite veste, et sort.

Sur le chemin qui mène au centre commercial, elle se fait siffler par des maçons qui travaillent sur un chantier, par trois gamins qui brossent les cours et se retournent sur son cul. Elle ne relève pas. Elle a trop l’habitude. Il y a des jours où ça la fait rire, mais ce matin ses pensées volent ailleurs. Cette voix… Elle ne parvient pas à oublier cette voix. La voix de l’homme de l’erreur. Des paroles prononcées lentement, avec une légèreté un peu rauque, comme de la fumée qui sent bon. Elle tente d’imaginer le visage de ce type avec qui elle a échangé quelques mots. Quel âge peut-il avoir, d’abord ? La quarantaine ? Un peu plus ? Cela n’a rien d’affolant pour Amandine : elle a déjà conquis des hommes plus âgés que cela. Elle n’est pas sectaire. Ce n’est pas l’âge qui compte, c’est l’étincelle. Et ce gars-là, des étincelles, il en avait des stocks qui lui grésillaient dans le gosier, c’était visible. C’était audible, plutôt.

Elle sourit. Qu’est-ce qui lui prend, de s’intéresser à un homme dont elle ne sait rien, qu’elle n’a jamais vu ? Il est peut-être plus laid qu’une mouche, avec le QI d’un pissenlit ! En même temps… Elle sourit encore en regardant son Gsm dans le creux de sa main : ce serait si simple, il suffit de récupérer le numéro, de pousser sur la touche d’appel. Oui, c’est facile, et Amandine est du genre à foncer, à obéir à ses impulsions. Elle le fait ?

Deux sonneries, puis trois, et la même voix qui répond : « Oui, bonjour ? » Oh ! cette voix… Amandine, cette fois, s’est préparée. Elle dit : « Hello. Désolée si je vous dérange encore. Je suis la fille de ce matin, la fille de l’erreur. »
La voix de l’homme semble se détendre, devenir plus chaude à mesure qu’il parle : « Vous me faites plaisir. Alors, dites-moi. Vous avez oublié votre parapluie ? Vous venez le récupérer ? » Amandine rit, elle se sent émue, troublée. Pas le moment de foirer, se dit-elle. Que faut-il répondre ? Elle dit : « J’ai oublié mon parapluie, oui, mes clefs de voiture, la laisse de mon chien, le bocal de mon poisson rouge et ma petite culotte ! »
Elle se mord les lèvres. Pourquoi elle a parlé de sa petite culotte ? C’est sorti tout seul, c’est nul ! A tous les coups, le gars va la prendre pour une dingue, une allumeuse… Mais tout va bien, il ne rit pas, ne raccroche pas, il ajoute : « Et votre panier de pommes. »

Elle respire. Puis elle dit : « C’est gentil de me les avoir gardés. » Si elle suivait encore son impulsion, elle ajouterait : « Est-ce que je peux venir les récupérer ? » Mais elle songe que ce serait trop facile, trop direct, pas subtil du tout. Que ça ressemblerait à une technique de drague lourdingue. Elle se contente de dire : « Les  pommes, vous pouvez les manger, si vous voulez. » Il se passe alors quelque chose d’étrange : au téléphone, de l’autre côté, le type croque dans une pomme. Une vraie pomme. Sans doute devait-il l’avoir sous la main. Et Amandine lui demande : « Elle est bonne ? C’est une pomme rouge ? ou une verte ? » Et le type donne cette réponse, fort étrange encore : « Au goût, je dirais qu’elle est verte. »

C’est très doux. Ils parlent, ils ont cette conversation étonnante, et aucun d’entre eux ne songe à prononcer ces phrases idiotes, telles que : « Pourquoi m’avez-vous rappelé ? » ou « J’avais envie de vous entendre… » Il faut conserver la magie, le charme, la légèreté. Pour le reste, on verra plus tard, s’il y a un « plus tard ».

Et Amandine prononce : « J’ai une idée. Je peux vous la dire ? Je suis en rue, je me dirige vers la galerie commerciale. J’ai un peu d’argent dans ma poche. Dites-moi d’acheter quelque chose. Ce que vous voulez. J’achèterais quelque chose en pensant à vous. Ce que vous me direz. J’aime bien cette idée. Pas vous ? »

Le type termine sa pomme doucement, il ne répond pas trop vite, il réfléchit, puis il dit : « Je pense à trois choses que vous pourriez acheter. Une simple, une mignonne, et une coquine. Laquelle prenez-vous ? » Amandine choisit l’idée mignonne, et l’homme répond (de sa voix toujours aussi douce, profonde et chaude) : « Dans ce cas, vous achèterez un petit foulard. Vous le porterez trois jours. Et vous me l’enverrez. Je recevrai alors votre parfum, ou l’odeur de votre peau. Vous êtes d’accord ? »
Amandine sourit. Bien sûr qu’elle est d’accord ! Elle a envie de savoir ce qu’aurait été l’idée coquine mais elle se retient de le demander : lenteur, légèreté…

Après avoir raccroché, après avoir quitté la voix de cet homme, elle se rend dans la galerie commerciale et, trois jours plus tard, elle rappelle son mystérieux compère.

« Bonjour, c’est Amandine. Vous allez bien ? » L’homme répond qu’il va bien, qu’il n’a plus mangé que des pommes depuis trois jours, et qu’il a pensé à elle. Amandine lui dit qu’elle n’a quitté son foulard que pour prendre ses douches, qu’elle l’a porté chaque jour, qu’elle a mis peu de parfum, et qu’elle est prête à l’envoyer.

L’homme donne son adresse et Amandine entend son prénom pour la première fois : il s’appelle Paul. C’est drôle, Paul, ça fait vieux, ça sent la pipe et le bois. Elle note l’adresse, et dit : « Je vous l’envoie. »

Le lendemain, Paul l’appelle : « J’ai reçu le foulard, Amandine. Merci. Vous sentez bon. Je suis heureux que vous ayez mis peu de parfum. Votre peau sent bon. Et le foulard est doux. » Amandine sourit, et demande : « Vous le touchez ? » Paul répond :
« Je le tiens en main, oui, je le touche, je le caresse, je le respire. » Amandine souffle un grand coup et se lance à poser une question étonnante : « Vous le touchez… avec votre main ? » Et, d’une voix très calme, très chaude, un rien troublée, Paul répond : « Pas seulement de la main. Vous voulez tout savoir ? Je suis nu, je passe votre foulard sur mon corps. »

Amandine reçoit une décharge électrique qui jaillit du fond de son ventre jusqu’à la pointe de ses seins, et elle ne répond rien. Elle n’a jamais vécu cela, elle savoure. Paul, surpris par le silence de la jeune fille, lui demande : « Je vous choque ? » Amandine hésite puis : « Oh non, pas du tout ! Au contraire, je trouve ça très… Vous me faites plaisir, vraiment, vous me faites un plaisir terrible… » Et d’une voix plus ténue elle ajoute : « Continuez. »

Un silence s’installe, dans lequel surgissent à peine quelques sons très fins : un frôlement d’étoffe, un soupir à peine perceptible. Au bout d’un moment, Amandine demande : « C’est doux ? » Et Paul répond : « Très doux. C’est… c’est magique. Vous ne trouvez pas ? » Et Amandine, après quelques secondes qui lui permettent de regarder en elle, au plus profond de ses sentiments, prononce : « Oui, c’est magique. »

De sa poitrine remonte une émotion puissante et chaude, un sentiment très mystérieux qu’elle n’a encore jamais éprouvé. Elle n’est pas amoureuse, non, ce n’est pas cela. Il ne s’agit pas non plus d’un désir sexuel, même si son corps vibre et palpite. C’est autre chose, elle ne peut pas y mettre de mots, mais Paul a raison : c’est magique. Ce sont des étincelles qui volent en elle, autour d’elle.

Elle hésite à franchir une barrière, une limite, à prononcer les mots qui dirigeraient les choses dans un sens irrémédiable. Elle voudrait dire à Paul : « Voulez-vous que l’on se rencontre ? » Mais elle a peur de rompre le charme, l’émerveillement… Elle est tentée, elle sent les mots qui montent irrésistiblement depuis le fond de sa gorge, mais elle se retient. Soudain elle entend : « Est-ce que vous voudriez, Amandine, que l’on se rencontre ? »


*            *            *            *

C’est effarant, ce qu’une jeune femme peut passer comme temps devant son miroir et dans sa penderie ! A hésiter entre la jupe et le jeans, entre le top et le chemisier, entre les bottes et les escarpins, à peser les hypothèses, à évaluer l’effet que produira tel vêtement plutôt que tel autre… Mais l’heure tourne et Amandine sait que la pire chose qui puisse arriver dans ce genre de cas, c’est de se présenter en retard. Elle n’est pas comme ces oies stupides qui, à l’approche d’un rendez-vous, laissent passer vingt minutes en toute conscience, dans l’espoir de se faire désirer. Sur le mode : « arriver en retard, ça le fait, c’est toujours bon pour l’image qu’on produit… » Non non, elle sait, Amandine, que c’est le contraire : les hommes ont horreur de cela. Du coup elle accélère un peu, décrète que le jeans ira très bien avec le petit chemisier blanc, tout cintré, en lin et coton. Et dessous ? L’éternelle question… Elle sourit, et décide de ne rien porter. Les seins nus sous un chemisier, c’est probablement l’arme ultime, le recours imparable des jolies filles. Et tant pis si Kimberley continue de prétendre que              
« Amandine fait la pute ». Elle s’en moque, elle est sûre d’elle. Amandine est une femme libre, elle fait ce qu’elle veut et sait ce qu’elle fait. Un bouton en plus, un bouton en moins, ça dépendra des circonstances, des regards de Paul, des étincelles : Amandine possède la science du brasier, elle sait quand il faut attiser les flammes ou les apaiser un peu, et comment on procède. Elle a cela en elle, dans le sang.

Elle s’est apprêtée, coiffée, maquillée, elle s’est rendue belle et se regarde : son jeans parfaitement coupé, son chemisier blanc, son décolleté. A présent, les bottes. C’est parfait. Elle regarde sa montre, et met la main sur ses clefs de voiture. Un soleil de juin brille timidement, mais on peut compter sur lui, il ne lâchera pas. Amandine n’emporte une petite veste que par acquit de conscience, elle ne l’enfilera pas. Coquetterie encore : si Paul est attentif, il se rendra compte de l’absence des bretelles de soutien-gorge, sous le chemisier.

Son cœur bat, son cœur bat plus fort que de coutume. Elle a l’habitude pourtant de ces rendez-vous mais cette fois c’est différent. Elle ne peut pas dire pourquoi, elle le sent : c’est différent. C’est important, pour elle. Oui, Paul est différent, il ne prononce pas les mêmes paroles que les mecs de l’âge d’Amandine, pas ces mots lourds, grivois, dépourvus du moindre charme. Sa voix, d’abord, ses paroles ensuite, ses attitudes. Alors qu’elle ne l’a jamais vu, et c’est cela aussi qui déconcerte Amandine : elle, si sensible aux apparences, à la beauté du corps, d’un joli petit cul, d’une silhouette, d’un visage, elle se sent attirée par un homme qu’elle n’a jamais vu ! Et s’il était laid ? Et s’il était négligé ? S’il sentait la transpi, s’il portait une chemise mal repassée ? Qu’est-ce qui se passerait ? Amandine ne veut pas y penser, elle se dit qu’elle verra bien.

Elle roule sur la route de Mons et sent en elle surgir mille questions. Et s’il était marié ? Mais non ! Il n’aurait pas fait tout cela, toutes ces malices adorables, le coup du foulard, et le reste, s’il y avait une femme dans le jeu. A moins que sa femme soit idiote, ou pas jalouse du tout, ça existe. Ou alors, s’il était marié, ça voudrait dire que Paul serait un drôle de zigue, et Amandine ne veut pas le croire. Il n’est pas comme ça. Et de quoi parleront-ils ? Est-ce qu’ils continueront de jouer avec leurs petites histoires de foulard et de panier de pommes ? Ou est-ce qu’ils vont se regarder dans les yeux en disant : « Et maintenant, Amandine, quelle femme êtes-vous ? Et vous, Paul ? » Est-ce qu’ils vont se faire la bise en se retrouvant ? Et comment se reconnaîtront-ils, d’abord ? Ils ne se sont jamais vus ! Bon, ça devrait aller : un homme seul, à la terrasse d’un bistrot, elle devrait le remarquer, se diriger vers lui à l’instinct. Peut-être aura-t-il entre ses mains le foulard d’Amandine ? C’est sûr que ça aiderait… Après tout, c’est peut-être Paul qui viendra vers elle et lui dira : « Vous devez être Amandine ? » de sa belle voix grave, avec un large et beau sourire.

Elle trouve à se garer dans la rue de Nimy, marche jusqu’à la Grand-Place et se rend compte soudain que, non seulement elle n’est pas en retard, mais qu’elle est en avance d’un petit quart d’heure. Elle sourit, se demande si elle doit se balader un peu avant de se diriger vers la terrasse du « Vieux Montois », puis elle décide qu’elle a trop envie d’y être. Et elle marche d’un pas décidé.

La terrasse est en vue. Un homme est assis, seul, à une table, un peu à l’écart. Immédiatement, Amandine sait que c’est lui.

Elle ne sait pas pourquoi, ni comment, mais elle le sait, c’est tout. Il est beau, il a les épaules droites et cela compte. Un visage rectangulaire, des cheveux courts, bruns. Il porte des lunettes de soleil, et Amandine est un peu déçue. D’accord, on est en juin, et la lumière est forte, mais elle aurait aimé voir ses yeux. C’est important, les yeux, c’est ce qu’il y a de plus important dans un visage. C’est la fenêtre du visage, même du corps tout entier, c’est par là qu’on voit ce qui se passe. Avec les yeux, on ne peut pas tricher. Amandine s’avance, de plus en plus près, mais Paul ne la regarde pas. Sauf quand elle n’est plus qu’à deux pas de lui. Alors il tourne vers elle son visage, il sourit, il prononce : « Amandine ? » Elle répond oui, d’une petite voix, tout étonnée de la tournure des choses. Et il ajoute cette phrase étrange : « J’ai reconnu votre parfum. » Il lève la main, montre le foulard qu’il porte à son nez, sourit encore, et Amandine le regarde. Elle tente de percer l’opacité des lunettes noires, de rencontrer ses yeux. Rien à faire. Elle ne sait que dire. S’assied.

Il est beau. Il est bien habillé. Sa chemise est impeccablement repassée. Un détail important : elle n’est pas rentrée dans le pantalon, cette chemise, et Amandine apprécie. La chemise dans le pantalon, ça fait tout de suite vieux monsieur, ringard triste, fonctionnaire des postes. Un bon point, la chemise hors du pantalon…

Mais ces lunettes qu’il n’enlève pas ? Elle voudrait voir ses yeux ! C’est alors qu’elle comprend ce qu’elle n’aurait jamais imaginé. Ce qu’elle n’a jamais connu, cette possibilité qu’elle n’a jamais conçue : Paul est aveugle.

Des petits détails lui reviennent en mémoire : la réponse de Paul, quand elle lui a dit, la toute première fois, qu’elle lui arracherait les yeux s’il avait donné son numéro de portable à d’autres filles qu’elle. « Oh, ce serait sûrement très douloureux, et tout à fait inutile… » Ou quand elle lui a demandé si la pomme était verte, ou rouge, et qu’il a répondu que…

Elle est sans voix, elle ne pourrait dire ce qu’elle ressent. Est-elle déçue ? Quelque chose s’écroule-t-il en elle ? Est-elle en train de se dire que, non, ce n’est pas possible ? Que, si elle devait tomber amoureuse de Paul, ce serait une vie pénible et lente qui l’attendrait ? Une vie à marcher doucement au bras d’un homme aveugle, en lui indiquant les pièges qui parsèment les trottoirs ? Une vie à ne pas pouvoir partager la beauté d’un tableau, d’un paysage ? A ne pas pouvoir lui écrire un mail, parce que Paul ne sait pas lire un écran ? Elle ne pense pas à tout cela, elle ne pense à rien. Elle regarde Paul pour faire entrer en elle ce qui se passe, pour trouver la bonne façon de s’y prendre, et elle demande d’une voix douce : « Vous ne me voyez pas ? »

Non, Paul ne la voit pas.

Il la sent, il l’écoute, il pourrait la toucher. Il a de belles mains, d’ailleurs. Il ne porte pas d’alliance, mais ça ne veut encore rien dire. Il faut qu’ils parlent, tous les deux, c’est important maintenant, il faut qu’ils trouvent des choses à se dire. Mais dire quoi ? Les paroles qu’elle aurait prononcées si Paul avait eu de grands yeux, simplement ? Elle essaie, Amandine, elle dit :
« Parlez-moi de vous. »

Paul sourit, demande ce qu’elle a envie de savoir de lui. Elle répond : « Tout. Dites-moi tout. Est-ce que vous vivez ici, à Mons ? Qu’est-ce que vous aimez ? Qu’est-ce qui vous passionne ? Tout… »

Alors ils parlent, cela se met en route comme un train qui démarre d’abord doucement, puis qui prend de la vitesse. Mais, en même temps, pendant que Paul parle, et qu’il pose des questions auxquelles Amandine répond à son tour, elle pense. Elle pense à un milliers de petites étoiles qui pétillent en elle : elle pense qu’elle est belle et que ça n’a pas d’importance. Que Paul ne la voit pas. Qu’elle aurait pu s’habiller comme un sac, ça aurait été pareil pour lui. C’est complètement nouveau ! Elle qui a toujours allumé les garçons avec son corps parfait, elle qui peut passer des heures à se regarder dans une glace et à se trouver belle, voilà qu’elle songe que ça n’a pas de valeur ici. Aucune valeur. Aucun effet. Elle est triste, et soulagée en même temps. Elle se dit soudain que la vie se retourne dans un sens différent. Paul l’a séduite, et elle a séduit Paul, autrement que par la beauté du visage et du corps. Ils se sont parlés, ils ont trouvé les mots pour se rencontrer. Est-ce que ça devrait changer tout à coup ? Dans le fond, quel apaisement ! Ne plus se prendre la tête pendant des heures, se contenter d’être fraîche, de sentir bon, d’avoir la peau douce. Elle se dit que, si elle sort avec Paul, si elle est amoureuse de lui, elle continuera de se faire belle : pour elle-même, pour lui aussi, mais ce sera différent. Ce sera léger, calme, et doux.
Quel âge a-t-il ? Quarante-quatre ans. C’est un bel âge, pense-t-elle. Il est beau, intelligent, rassurant. Il sait des choses qu’elle ne sait pas.

Et, lentement, peu à peu, elle commence à se sentir étonnamment bien. Totalement à l’aise, détendue, heureuse.
Ils boivent de la bière et se parlent sans hâte, sans se tracasser du temps qui passe ni du soleil ou des passants. Ils rient, trouvent quatre cents choses à se dire sans avoir besoin de les chercher. Cela vient tout seul.

Puis une idée s’allume comme une étincelle dans l’esprit d’Amandine. Une idée folle comme il lui arrive d’en avoir. Une idée totalement baroque, cinglée, gratuite, sans justification. Elle regarde autour d’elle, s’aperçoit que la Grand-Place est à peu près déserte, et, tout en continuant d’écouter Paul et de lui répondre avec bonne humeur, elle déboutonne son chemisier. Un bouton. Puis un autre. Puis un autre. Lentement, sans que l’étoffe produise le moindre bruit. Il n’en reste qu’un. Elle le défait encore. Elle veut que ce soit complet. Elle veut le faire entièrement, sans cela son idée ne serait pas accomplie. Et, avec la même lenteur, elle écarte les pans de son chemisier.

Elle est folle !
 
Sur la Grand-Place, en cette fin d’après-midi douce et ensoleillée, elle ouvre son chemisier. Entièrement. Elle ne fait pas les choses à demi, elle ne calcule pas. Elle est folle. Et sous le délicat soleil de juin apparaissent alors ses deux seins, ses merveilleux seins nus, dans l’ouverture de son chemisier blanc. Elle respire lentement, elle est folle, elle ne jette même pas un coup d’œil vers la porte du café pour vérifier que le garçon ne risque pas d’arriver. Elle est assise en face de Paul et lui montre, à lui seul, des seins qu’il ne peut pas voir.

Lui, il continue de bavarder, ne se rendant compte de rien. Il sourit, parle de sa mère…

Puis, au bout d’une minute, d’une longue et délicieuse minute, tout aussi lentement, Amandine referme son chemisier, refait les boutons un à un. Et sent dans sa poitrine une formidable chaleur, une vague de désir qui la submerge.

Elle se dit dans un souffle : « Voilà. Je sais qu’avec Paul il y a des choses qui n’existeront pas. Il y en a d’autres qui existeront, encore plus fortes, et que je ne connaîtrais avec personne d’autre que lui. »

Un jour, un autre jour, elle le refera : elle aura les seins nus sous son chemisier, mais elle le dira. Elle défera les boutons, et Paul avancera la main vers sa poitrine nue. Elle est certaine que ça leur plaira beaucoup, à tous les deux, de le faire.

Puis, tandis qu’elle continue de l’écouter, de regarder ses belles mains jouer avec le foulard, elle sourit, et se prend à penser : « Comment ça fait l’amour, un aveugle ? Il doit avoir des mains de magicien, des gestes sûrs. Oh oui, ça doit être fort, et merveilleux, et puissant, et doux… »

Xavier Deutsch


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